Un samedi matin

Par Migraine Québec • Le 24 septembre 2021


Je m’appelle Anne-Marie. J’ai 43 ans et je suis professeure à l’université.

Ce matin, je me suis levée du mauvais pied. Tout m’irrite. L’odeur du café me prend au nez. La radio joue trop fort. Les rayons du soleil qui percent à travers les nuages sont trop intenses. Je pense que j’ai un torticolis parce que ma tête tourne difficilement du côté droit. J’ai le cou barré et je me sens impatiente : « Ça ne sera pas une bonne journée », que je me dis, prophète de malheur.

Fiston renverse son verre de jus. Je le réprimande vertement. Il ne mérite pourtant pas ce traitement et je le sais. C’était un accident… Sauf que j’ai le goût de tout faire valser et de crier au monde entier que je suis en colère. En colère contre qui, contre quoi? Je ne sais pas. Fiston tape du pied contre l’ilot de la cuisine. Toc toc toc. Ce bruit va me rendre complètement dingue. Il me raconte une histoire à propos d’une vidéo vue sur YouTube. Je fais semblant d’écouter. En fait, je voudrais l’écouter, mais je ne peux pas. De quoi parle-t-il? Pourquoi parle-t-il si fort? Je n’en peux plus. Toc toc toc. Le bruit de son pied résonne comme un marteau dans ma tête. J’ai soudainement le cou qui me démange. C’est l’étiquette de mon pyjama. Je ne la supporte plus. Je dois l’arracher immédiatement. J’ai la nausée et je me sens soudainement très lasse. Ça y est, je vais vomir… Il ne manquait plus que ça!

« Maman, quand vas-tu venir jouer avec moi? »,  me demande fiston, la manette de jeu vidéo dans les mains. « Pas maintenant. Maman ne va pas bien », que je réussis à lui répondre. « Tu dis toujours ça maman! T’es plate! » Je cours aux toilettes et je vomis les deux bouchées de pain que j’avais réussi à avaler. La tête va m’exploser. Le côté droit, plus précisément. J’ai l’impression que mon œil peut sortir de son orbite à tout moment. « Comment vais-je réussir à passer à travers cette journée? ». La migraine s’est installée, bien confortablement, dans le creux de mon œil droit. Elle irradie de douleur jusque dans mes dents.

Je tamise les lumières en cherchant le pot de pilules dans le fond du tiroir de la salle de bain. Où sont ces foutues pilules? Je n’arrive pas à me concentrer. Fiston cogne à la porte : « Ça va maman? ». « Ne cogne pas si fort », que je m’entends lui répondre. Je dois me reposer. Je dois ENCORE me reposer.

Dans mon lit, dans le noir, j’attends que le médicament fasse effet. Je me sens coupable de m’être montrée si impatiente. Coupable d’avoir toujours mal à la tête. Coupable de ne pas être en train de jouer avec fiston. Je me retiens de pleurer, sinon, la douleur va empirer. En fait, si je pleure, elle va décupler.

Je me rappelle ma première migraine, à l’âge de 4 ans. Ma mère avait tout de suite su quoi faire. « Nous sommes tous des migraineux dans la famille », avait-elle expliqué au médecin. Les migraines ont fait partie de mon enfance, de mon adolescence, de ma vie de jeune adulte. Elles ont diminué dans la trentaine, mais ont repris de plus belle au début de la quarantaine. J’ai tout essayé. Tout. J’en suis venue à me dire que les migraines faisaient partie de moi et que je devais apprendre à les tolérer. Sauf qu’un samedi matin, j’en ai eu assez. J’en ai eu assez d’avoir aussi mal aussi souvent et j’ai décidé de ne pas abdiquer. J’ai consulté. Encore. Et j’ai rencontré un médecin qui a refusé lui aussi de laisser les migraines miner autant ma vie. Après de nombreux essais et erreurs, il a trouvé un traitement qui me convient, même si celui-ci n’est évidemment pas parfait. J’ai encore des migraines. Elles sont toutefois moins intenses et moins fréquentes. Je réussis à mieux gérer la douleur. Je parle de la douleur physique. Car la douleur mentale qui accompagne mes migraines, c’est une autre histoire…

J’ai, encore et toujours, beaucoup de difficulté à gérer la culpabilité qui vient avec mes crises de migraines : refuser une invitation à souper, annuler une réunion de travail, ne pas pouvoir jouer avec fiston demeurent des gestes difficiles à poser. Ils sont pourtant inévitables. Cette culpabilité est probablement pire que la migraine en soi. J’ai peur de décevoir mes proches, mes collègues, ma famille. Je dois me piler sur le cœur pour demander l’aide de mon conjoint, de mes parents, de mes amis pour s’occuper de mon garçon pendant une crise. Cela m’aura pris quarante ans à gérer la douleur physique. Mon souhait, à ce jour, est de réussir à mettre moins de temps à gérer la douleur émotionnelle qui accompagne chacune de mes crises migraineuses. Je compte bien y parvenir, tout comme j’ai réussi à dompter (autant que faire se peut) mes migraines. En attendant, je vais aller me faire un café et jouer avec fiston. Je vais mieux.

–Anne-Marie


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Marie Pagé
Marie Pagé
il y a 8 mois

Touchant témoignage. Je me reconnais tellement. Merci!

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