Tenir, pour ceux qui nous aiment

Par Alex DeSources • Le 1 octobre 2021


Avertissement : Ce texte traite de suicide.

Ces dernières semaines, j’ai vécu des émotions très intenses. J’ai repris contact avec des personnes que j’avais laissées sur le bord du chemin à cause de la maladie. Puis, j’ai retrouvé le goût de l’eau, j’ai adopté et perdu un chiot et je m’apprête à faire entrer dans ma vie un quatre pattes de 9 ans. Au milieu de tout cela, pour la première fois de ma vie, je publicise autre chose qu’un poème sur mon profil Facebook. J’ai quelques commentaires positifs et c’est très touchant. Mais je vous dirais que ce n’est pas le plus important. Non, le plus important dans mon cœur, c’est d’être authentique dans ce que j’écris, dans ce que je laisse voir de moi et que je suis fière de moi de ne pas baisser les bras malgré Suzette et ses conséquences sur toutes les sphères de ma vie. Pourquoi je dis cela? Je vais vous raconter… J’ai déjà failli baisser les bras, une fois. Et je ne veux plus jamais revivre ça.

Le 10 septembre dernier se tenait la 19e journée mondiale de la prévention du suicide. Je n’ai jamais fait de tentative de suicide. Jamais. Mais si je n’avais pas mes connaissances théoriques et « une foi » en quelque chose de plus grand que moi que je ne saurais définir, qui sait… Car ciel, que j’y ai pensé… Je ne suis pas passée à l’acte, comme on dit, et pourtant plusieurs facteurs jouaient contre moi…

Tout d’abord, sachez que les idées suicidaires sont l’ultime symptôme de la dépression. D’une âme et d’un corps trop éprouvés… Quand on arrive là, il est urgent de prendre de la médication ou, si une médication est en place, d’être hospitalisé pour envisager toutes les options possibles dans un cadre sécuritaire.

Je parlais de facteurs qui étaient contre moi… En fait, j’ai côtoyé et aimé des personnes qui ont fait des tentatives de suicide. Mon grand-père, un cousin, un oncle et une femme avec laquelle j’ai été en couple plusieurs années. Je l’ai quittée, mais pas pour ça. En fait, professionnellement et personnellement, j’ai géré des protocoles de non-suicide. Mais peu importe.

Quand on a mal, quand le corps ou l’âme souffre, voire les deux, il est tentant d’en vouloir au monde entier et à l’univers aussi. Dans ce cas, on hait les autres, les dieux, les hamsters et les anges. Il peut être tentant aussi de plonger dans le désespoir, de se laisser aller, de laisser son cœur souffrant nous emporter, tel un boulet qui nous attire au fond d’un lac ou de l’océan… Peu à peu, on rompt même avec les plus beaux contacts humains emplis d’amour, de tout ce qui fait la vie et sa beauté… Dans ces périodes de souffrance, la vie et l’amour brûlent d’un feu si intense qu’ils en deviennent insupportables…

Je suis passée par là. Ça a duré deux très longues années. Deux trop longues années…

En retournant travailler après ce break forcé de deux ans, je me suis juré de ne plus jamais repasser par là… Mais passer par là, ça veut dire quoi?

Ça veut dire souhaiter tellement que la douleur cesse, qu’il semble que seule la mort puisse offrir une « alternative viable »… Contradiction dans les termes…. Oui, vous avez raison! Je le savais aussi, et c’est probablement pour cela que je puis vous écrire ces lignes… Je savais intellectuellement que ce que je voulais, c’est que cette situation, cette douleur viscérale et intersidérale cesse. Mais à un moment donné, la dépression puis la dépression majeure s’est installée. La chimie de mon cerveau s’est débalancée, comme une voiture dont on revisse mal les roues… J’avançais tout croche…

Si je ne suis jamais passée à l’acte, j’ai eu des plans, je me suis fait peur. Mais j’ai toujours eu une étincelle de « ce je ne sais quoi » qui m’a poussée à dire à quelqu’un de très cher : « je n’en peux plus, venez me chercher ». Je sentais que quelqu’un au moins tenait à moi. L’amour, quel qu’il soit…

C’est donc l’amour de quelque deux amis, ma blonde et mes parents qui m’ont maintenue à flot! Même alors que j’étais aux soins de médecins, épuisée moralement et physiquement par la vie. Le plus terrible pour moi, le plus souffrant, ce n’était pas moi… Sérieux, le plus incompressible conflit intérieur se tenait en lieu et place de la peine que ces quelques personnes ressentiraient si jamais un jour je décidais d’attenter à mes jours… Est-ce mon empathie pour moi ou pour les autres qui m’a empêchée de passer à l’acte? Je dois vous l’avouer… Je vous laisse y répondre… Attention, est-ce que j’ai souhaité mourir? Oui, définitivement! J’ai pleuré, j’ai prié pour que la vie s’arrête, mais sans mon intervention. J’ai appelé la mort. Mais je ne l’ai jamais provoquée, je ne l’ai jamais narguée. Et j’en suis heureuse pour mes proches et pour moi… Et aujourd’hui, le plus étonnant, surtout pour moi… Cela dit, autant ma force d’amour a décuplé autant quelque chose d’indéfinissable est mort en moi, une candeur face aux humains, face à la vie, face à l’invulnérabilité du corps. Sans l’obscurité, la lumière ne serait pas visible…

La douleur physique et la douleur mentale sont comme une émotion. Elles nous envahissent et prennent parfois possession de nous. De notre esprit et de notre corps ou de notre corps et de notre esprit, dans l’ordre ou le désordre… Comme une muse des mauvais jours, comme une muse de mauvais augure… La douleur qui se transforme en souffrance détient une puissance qui semble parfois inexorable. Elle déclenche une avalanche de sensations déroutantes qui se diffuse le long de notre échine squelettique et nerveuse; une sorte de courant électrisant, voire envoûtant. Le côté envoûtant du malheur et de la douleur dont personne ne parle. La drogue du malheur… La drogue de la douleur…

Une catatonie subtile qui nous rend étranger au monde des autres, voire à nous-mêmes. Ceux qui n’ont jamais eu mal physiquement ou psychologiquement ne peuvent imaginer ce qu’est la douleur. Et chaque douleur est unique, non mesurable et malheureusement indescriptible. Je ne suis toujours pas arrivée à comprendre si c’était ça l’adrénaline, mais j’ai l’impression que oui. Ou bien une de ses cousines germaines…

Avec les mois qui passent, je m’aperçois que sur le coup, une émotion d’une telle violence ne déclenche pas de crise de migraine. Non, cette dernière survient lorsque les émotions semblent être retombées, quand le corps relâche et que le cortisol a fait son œuvre destructrice… En quelque sorte, quand il ne reste que les bleus jaunis d’un coup de poing que nous aurait donné la vie.

La vie avec Suzette est, je me répète, un apprentissage quotidien. Je regarde les yogis avec envie et aimerais parfois m’exiler dans l’Himalaya, dans l’antre d’une grotte climatisée par des sources d’eau chaude… Un rêve endimanché qui ne tient que le temps d’une barbe à papa. Sans le bruit assourdissant des manèges…

La petite Suzette me fait maintenant sentir comme Hulk… Oui, vous avez bien lu : Hulk! Je ne me suis pas réduite encore à porter de montre qui scrute mes battements de cœur pour prévenir l’émergence de la Bête. Par contre, chevillée dans mon estomac, j’ai une jauge qui mesure mon amour de la vie et quand celle-ci baisse un peu trop, j’appelle mes amis et leur dis : « Je peux passer chez vous? Tu viens me voir? On fait un FaceTime? » Ou j’envoie un hello par texto à mon frère d’adoption S. qui répond toujours. Je texte J. et lui dis : « J’ai besoin de parler, que quelqu’un me ramène sur le plancher des vaches… » Parce que les médicaments…

Il y a toujours quelqu’un qui est là. Toujours. Alors, oui, c’est moi qui demande parce que j’ai appris trois choses avec le temps : 1/ j’ai la chance d’avoir des gens qui m’aiment et veulent me soutenir du mieux qu’ils peuvent, MAIS 2/ personne ne sait mieux que moi ce dont j’ai besoin; 3/ en ce monde, personne ne voit personne. Nous sommes trop distraits par « des choses sérieuses » dirait un personnage du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry.

Que ce soit la peine d’avoir perdu mon petit chien après 3 jours, que ce soit une semaine plus tard quand Suzette me martèle le fond du crâne, je leur fais signe, à mes proches. J’ai la chance d’en avoir. Je bénis la vie d’en avoir. Le choix du suicide ou de la tentative de suicide n’est pas rationnel, j’en suis convaincue. Par contre, ce sont des actes d’une extrême violence pour les autres, presque un manque d’humilité face à la vie. Même dans les crises de migraine aiguë quand tout mon corps est fourbu, j’ose prendre mon téléphone et appeler mon amie J. alors que je suis confuse, que j’ai du mal à parler, car à aujourd’hui, à cause de l’odeur de pluie, la douceur du vent sur ma peau, je choisis la vie et la lumière.

P.S. : Sur le site de Migraine Québec, vous trouverez des références pour les personnes ayant des pensées suicidaires ou leurs proches. Si vous avez des doutes sur les « idées noires » d’un de vos proches, n’ayez pas peur, demandez-leur si ça se peut que ça les habite et appelez à l’aide s’il le faut. Si un jour, personne ne répond, même les lignes d’urgence bénévoles, faites le 911, s’il vous plaît. 🙏

Alex


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