Aujourd’hui, j’ai pleuré

Par Marie-Eve Branconnier • Le 18 novembre 2021


Ça peut sembler banal, j’ai pleuré, qu’est-ce qu’il y a de si exceptionnel là-dedans? Tout le monde pleure, c’est normal de pleurer, ce ne sont que les glandes lacrymales qui accumulent trop de larmes dues à une émotion, qui elles, débordent de leur habitacle habituel, soit l’œil.

Pour moi, pleurer n’est pas banal, mes larmes, je les retiens. Pas par peur du ridicule, pas pour cacher ma vulnérabilité, pas pour paraitre forte. Je les retiens pour ne pas avoir mal. Pas mal à l’âme, mal à la tête. Pleurer est un déclencheur. Avant je pleurais, souvent. Je suis très sensible, donc il ne m’en faut pas trop pour sentir mes émotions monter à la gorge. Fais-moi simplement écouter un film touchant et me voilà partie pour la gloire. Depuis que j’ai compris que pleurer équivalait 9 fois sur 10 à une migraine, mes larmes, je ne les laisse pas couler. Je ravale cette boule vive et brûlante aussitôt qu’elle monte. C’est bénin, vous direz, mais souvent je me surprends à penser que j’aimerais pouvoir pleurer.

Au départ, ravaler mes émotions était difficile, mais comme dans tout, avec de la pratique, ça devient plus facile, voire instinctif, automatique. Dorénavant, je n’ai plus à y penser, ça se fait tout seul.

Pourtant, j’aimerais pouvoir pleurer lorsque j’ai mal, mais je ne peux pas, sans quoi, j’aurai encore plus mal. J’aimerais pouvoir pleurer lorsque je suis triste, mais je ne peux pas, sans quoi, je serai triste et souffrante. J’aimerais pouvoir pleurer lorsque je suis touchée par quelque chose de beau, mais je ne peux pas, sans quoi la douleur prendra la place de l’extase.

Alors, aujourd’hui j’ai pleuré, je n’ai pas pu me retenir, j’ai pourtant essayé, mais en vain. Pourquoi, vous demandez? Aujourd’hui, j’avais un rendez-vous médical et j’avais décidé de parler à ma médecin de la possibilité éventuelle d’être enceinte. J’arrive à 30 ans, mes amies commencent à avoir des bouts de choux, j’y pense, ça approche, l’horloge s’enclenche.

Et ça me terrifie.

J’ai toujours visualisé mon futur avec des enfants, ne me demandant jamais vraiment si j’en voulais réellement. Mais là, la force de l’âge me pousse à me questionner et je finis avec le constat que je crois en vouloir, mais j’ai une peur bleue de ne pas être capable. J’ai peur de vivre un cauchemar de souffrance perpétuelle lors de la grossesse et je suis terrifiée à l’idée d’être une mère absente, irritable, épuisée. J’ai peur de trouver ça trop difficile, de regretter et de me sentir trop coupable de tout, tout le temps. D’être dans un tourbillon éternel de douleur, de culpabilité, d’anéantissement. Alors, est-ce que j’en veux vraiment, des enfants? Est-ce que j’accepte que la migraine me happe cette opportunité? Ma volonté, si elle existe, peut-elle être plus forte que ma crainte?

Ne me dites pas que ça va bien aller, de ne pas être négative, que de l’aide je vais en avoir, que toutes les femmes ont peur, un tant soit peu, de devenir maman, que c’est nouveau pour tout le monde, de ne pas trop y penser. Je dois y penser, si j’emprunte ce chemin, je dois être préparée.

Alors, aujourd’hui, assise devant ma médecin, avec l’idée de me préparer à ce chemin potentiel, j’ai éclaté en sanglots. C’est venu sans prévenir, à ma grande surprise. Tout est remonté, d’un coup. J’ai compris qu’en réalité, j’en voulais des enfants. J’ai été frappée par la compréhension que ma condition m’en faisait douter. J’ai ressenti que la migraine essayait de m’en empêcher, de me voler ce cadeau. J’ai hurlé intérieurement « pourquoi moi », phrase que je refoule tous les jours pour demeurer positive. J’ai éprouvé tout l’abattement du monde, que la migraine me rendra la tâche difficile, quoi que je fasse, même si je refuse qu’elle me dérobe cette étape de la vie. Ce n’était plus une peur, mais une concrétisation que j’allais être une mère parfois absente, irritable, épuisée, qui aura besoin qu’on l’aide, beaucoup. Qu’on l’aide à accomplir quelque chose pour laquelle nous sommes génétiquement conçues. Une aide qui ne sera pas seulement grandement appréciée, plutôt une nécessité. Le découragement, normalement, je ne le ressens pas, je ne peux pas, je me dois d’être résiliente, mais aujourd’hui, je l’ai ressenti et de plein fouet. Encore maintenant en écrivant ces lignes, je ne peux retenir mes larmes.

C’est trop, simplement trop.

Moi qui croyais être avancée dans mon cheminement vers l’acceptation de ma maladie. J’ai encore du travail à faire, je devrai arriver à accepter de composer avec la migraine, comme d’un autre enfant qui demandera trop souvent mon attention.

Aujourd’hui, j’ai pleuré et j’ai réalisé que j’en aurai, des enfants.

Marie-Eve


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Stéphanie Pageau
Stéphanie Pageau
il y a 2 jours

Même si tu es une maman imparfaite, aux yeux de ton enfant tu seras une maman merveilleuse, parce qu’au finale tu seras sa seule maman. Les moments où tu te sentiras bien, tu savoureras le moment en sa présence, au finale il se peut que la migraine te rende plus présente et sensible à ton enfant même si ce n’est pas 100% du temps. Très beau texte. Moi aussi je ne peux pas pleurer. C’est bon de savoir que je ne suis pas seule.

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